Pourquoi tant de femmes doutent de leur légitimité à aimer une autre femme
Aimer une femme quand on est une femme ne se résume pas à une histoire d’amour.
Pour beaucoup de lesbiennes, c’est aussi un combat intérieur silencieux : celui de se sentir légitime dans sa relation, dans son désir, dans son identité.
Le syndrome de l’imposteur, souvent associé au monde professionnel, s’invite aussi dans l’intime. Il se glisse dans le couple, dans la peur de ne pas être assez bien, assez sûre, assez lesbienne.
Et ce malaise n’est pas individuel. Il est profondément culturel et social.
I. Le syndrome de l’imposteur appliqué à l’amour
Quand aimer devient une épreuve de légitimité
Le syndrome de l’imposteur, ce n’est pas un simple manque de confiance en soi.
C’est la conviction persistante d’occuper une place qui ne nous appartient pas, malgré les preuves contraires.
Dans l’amour lesbien, il peut prendre des formes très concrètes :
- avoir l’impression d’avoir trompé sa partenaire sur qui l’on est
- craindre qu’elle « se rende compte » qu’on n’est pas à la hauteur
- penser qu’on ne mérite pas l’amour reçu
- anticiper inconsciemment l’abandon
Aimer devient alors une tension permanente entre le désir d’être là… et la peur d’être démasquée.
II. Pourquoi le syndrome de l’imposteur touche particulièrement les lesbiennes
Une construction sociale du doute
1. Grandir sans modèles amoureux lesbiens
La majorité des lesbiennes ont grandi sans représentation positive et réaliste de l’amour entre femmes.
Pas de couples lesbiens heureux dans les films grand public. Peu de récits durables. Peu d’exemples auxquels s’identifier.
Cette invisibilisation concerne aussi les symboles et les repères collectifs, comme le montre l’histoire du drapeau lesbienne, longtemps absente de l’espace public.
Résultat : lorsqu’une relation lesbienne devient réelle, elle peut sembler irréelle.
Comme si on improvisait un rôle sans mode d’emploi.
« Est-ce que je fais ça correctement ?
Est-ce que c’est normal ce que je ressens ?
Est-ce que j’ai le droit d’aimer comme ça ? »

2. L’hétéronormativité intériorisée
Même en étant consciente de son orientation, on grandit dans un monde où le couple hétérosexuel est la norme absolue.
Il impose des rôles, des attentes, une hiérarchie.
Dans un couple lesbien, ces repères disparaissent.
Et cette liberté, loin d’être toujours rassurante, peut créer un vertige.
Sans script prédéfini, certaines femmes se demandent :
- si leur relation est « sérieuse »
- si leur façon d’aimer est valide
- si leur couple est légitime aux yeux du monde… et d’elles-mêmes
3. La peur d’être « démasquée »
Le syndrome de l’imposteur est particulièrement fréquent chez :
- les lesbiennes tardives
- les femmes ayant eu des relations avec des hommes
- celles qui doutent encore de leur identité
Une peur revient souvent :
« Et si je n’étais pas vraiment lesbienne ? Et si je me trompais ? »
Dans le couple, ce doute devient une angoisse : celle de tromper sa partenaire sur qui l’on est vraiment.
III. « Elle mérite mieux que moi » : le poison silencieux du couple
Quand l’amour devient auto-sabotage
Cette phrase revient chez beaucoup de femmes lesbiennes.
Et elle est rarement anodine.
Le syndrome de l’imposteur nourrit des comparaisons constantes :
- elle est plus out
- elle est plus expérimentée
- elle est plus confiante
- elle sait mieux aimer une femme
Peu à peu, on se met en retrait.
On minimise ce que l’on apporte.
On s’efface pour ne pas déranger.
Paradoxalement, cette posture peut créer de la distance émotionnelle et fragiliser le couple, non pas par manque d’amour, mais par peur de ne pas le mériter.
IV. Être lesbienne, mais jamais « assez »
L’imposture identitaire
Le syndrome de l’imposteur ne touche pas seulement le couple, mais l’identité lesbienne elle-même.
Il existe des normes implicites :
- être out depuis longtemps
- n’avoir aimé que des femmes
- adopter certains codes de genre
- afficher une certitude totale
Celles qui ne correspondent pas à ces attentes peuvent ressentir une forme d’illégitimité permanente.
Femmes féminines, femmes ayant douté, femmes en questionnement :
le sentiment d’être une « fausse lesbienne » peut s’installer, même au cœur d’une relation sincère.
V. L’amour lesbien comme espace de vulnérabilité extrême
Être vue, choisie… et avoir peur
Aimer une femme, c’est souvent être regardée autrement.
Sans filtre masculin. Sans rôle imposé.
Cette proximité émotionnelle peut être bouleversante.
Le syndrome de l’imposteur se manifeste parfois au moment même où tout va bien.
Quand l’autre aime vraiment, choisit vraiment, reste vraiment, une pensée surgit :
« Si elle m’aime autant, c’est qu’elle ne me connaît pas encore vraiment. »
Là où il devrait y avoir de la sécurité, naît une peur diffuse.
VI. Sortir de la logique d’imposture
Apprendre à aimer sans s’excuser
Le syndrome de l’imposteur ne disparaît pas par magie.
Mais il peut perdre de son pouvoir.
1. Nommer le mécanisme
Ce que vous ressentez n’est pas une vérité.
C’est un schéma appris, renforcé par l’invisibilisation de l’amour lesbien.
Le reconnaître permet déjà de prendre du recul.
2. Accepter l’absence de modèle
Il n’existe pas de « bonne » façon d’aimer une femme.
Pas de parcours idéal. Pas de lesbienne parfaite.
Construire son couple, c’est aussi inventer ses propres repères.
3. Croire l’autre quand elle vous choisit
Recevoir l’amour est parfois plus difficile que l’offrir.
Mais aimer, c’est aussi accepter que quelqu’un puisse voir en vous une valeur que vous doutez encore de posséder.
4. Replacer le problème là où il appartient
Votre doute n’est pas un échec personnel.
Il est le produit d’un système qui a longtemps nié la légitimité de l’amour entre femmes.
Cette négation passe aussi par une méconnaissance des symboles, dont la signification des drapeaux LGBT reste encore largement ignorée.
Conclusion : Aimer sans demander la permission
L’amour lesbien n’est ni une imitation, ni une parenthèse, ni une erreur.
Il est réel, profond, complexe, parfois fragile, toujours légitime.
Vous n’êtes pas une imposture dans votre relation.
Même si vous doutez.
Même si vous avez peur.
Même si vous ne vous sentez pas encore « assez ».
Aimer, ce n’est pas être parfaite.
C’est être là, sincèrement.
